Entretien avec Nobuyoshi Tamura Sensei

Sensei, comment etes vous venu à l’Aïkido ?

C’est Osawa Sensei qui m’a initié à cette discipline, au Japon, j’avais alors 20 ans.

Est ce vrai que vous avez rencontré votre épouse au Dojo – Que cela avait été une « histoire de cœur au Dojo » ?

Oui (sourire) j’ai rencontré ma femme au Hombu Dojo en 1964, peu avant mon départ pour la France. C’était juste avant qu’elle ne commence à pratiquer l’Aïkido.

Etiez vous son instructeur alors ?

Non, les instructeurs étaient O-Sensei et Kishomaru Ueshiba Sensei, le présent Doshu.

Quelle image vous vient à l’esprit quand vous pensez à O-Sensei ?

La manière dont il vous regarde avec ses yeux. Si vous regardez son image, vous comprendrez ce que je veux dire.

Dans des vieux films avec O-Sensei, on voit qu’avec l’age, ses mouvements deviennent plus lents et plus circulaires - Apparemment moins martial. Il se concentrait sur l’harmonie. Comment expliquez vous cela ? Etait ce à cause de son age, ou par ce qu’il avait changé sa vision de l’art ?

Je pense que le changement était du aux deux facteurs que vous citez, qui avaient leurs effets en même temps.

O-Sensei disait que grâce à l’Aïkido, nous pourrions créer une société meilleure. Pensez vous que c’est encore possible ?

Oui, cela est possible si nous pensons que c’est possible. Quand nous croyons que l’Aïkido peut purifier et améliorer les gens, cela devient une réalité. Pour que ce progrès se réalise, nous devons commencer avec des individus et des petites choses. Par exemple, je crois qu’aujourd’hui, nous avons été en quelque sorte purifiés par le stage que nous avons fait.

L’Aïkido a ses racines philosophiques dans les concepts Shinto comme « misogi ». Mais depuis la mort d’O-Sensei, l'Aïkido semble s’être séparé du Shinto, particulièrement en Occident. Est ce aussi le cas au Japon ? Pensez vous que cette séparation est positive ou négative ?

Quand je pratiquais l’Aïkido avec O-Sensei, j’étais très jeune, je n’étais pas intéressé par sa philosophie ou par le Shinto. Je voulais devenir physiquement fort. Je pensais que l’Aïkido recèle beaucoup de mystères et que ceux qui apprenaient ces secrets deviendraient très puissants. Je voulais battre les costauds, les pratiquants de Kendo, Judo, et ainsi de suite, Et je pense que c’était aussi l’attitude de mes camarades en ce temps là.

Il y avait 50 ans de différence entre O-Sensei et moi, et nos centres d’intérêts étaient très différents. Maintenant, quand je me remémore ce qu’il disait, je commence à comprendre pourquoi il était intéressé par la philosophie et le Shinto. Je vois maintenant qu’il essayait alors de nous apprendre comment, à travers l'Aïkido, on pouvait se débarrasser de l’illusion, et commencer à découvrir la réalité. J’aimerais tant écouter ce qu’il nous disait alors avec l’expérience que j’ai maintenant.

Parfois, en expliquant les principes et techniques de l’Aïkido, O-Sensei utilisait des armes comme le bokken (sabre en bois). Recommandez vous l’utilisation de ces armes par les étudiants d’Aïkido ?

A mon avis, le bokken et le jo (bâton) font partie de l’Aïkido. J’utilise souvent les armes quand je pratique.

Suivant son humeur, O-Sensei utilisant le jo et le bokken pour clarifier ses enseignements. D’après moi, l’Aïkido c’est O-Sensei, et ce qu’il faisait, je le fais aussi.

O-Sensei avait dit une fois « Je suis sur la Voie et je pense que d’autres me suivent, mais quand je regarde en arrière je suis surpris de ne voir personne ». A ce moment là, nous les deshi nous pensions alors « Bon Dieu, nous nous sommes entraînés ardemment pendant tout ce temps ! Que peut il attendre en plus de nous ? ». Nous ne pouvions pas comprendre alors, nous étions trop jeunes. Mais le étudiants étaient obligés de comprendre ce qu’il disait quand il utilisait un tel langage.

Quand vous étiez ushideshi, aviez vous jamais essayé de tester les capacités techniques d’O-Sensei ?

Nous trouvons cela amusant maintenant, mais à l’époque c’était sérieux.

Une fois, je faisais du jo avec O-Sensei et je pensais « Qu’est ce qui se passerait si je lui donnait un coup de jo sur la tête là, maintenant ? » A ce moment précis, O-Sensei me jeta un regard très sévère.

Une autre fois, quand O-Sensei était très malade, un ushideshi devait l’aider pour enlever son hakama. Quand il était derrière O-Sensei, l’ushideshi pensait « Qu’est ce qui arriverait si je le frappais là, maintenant ? » Immédiatement, O-Sensei s’est retourné et lui a jeté le même regard sévère.

Un autre ushideshi essaya de tendre une embuscade à O-Sensei dans une allée qu’il prenait tous les jour à la même heure. L’ushideshi se cacha derrière un mur armé de son jo. A l’heure dite, il entendit les pas d’O-Sensei, mais celui ci s’arrêta et fit demi tour. L’ushideshi dut abandonner ses plans. Personne n’a su pourquoi O-Sensei a changé sa routine ce jour là.

En 1964, vous quittiez le Japon pour aller en France en tant que représentant de l’Aikikai. Aviez vous eu des problèmes pour vous établir en France ?

Il y avait beaucoup de différences. A commencer par la langue. Plus important encore, la nourriture n’était pas la même qu’au Japon.

Quand vous êtes arrivé, y avait il des dojos d’Aïkido ? Y avait il une infrastructure d’Aïkido Français ?

Oui. Minoru Mochizuki Sensei et Tadashi Abe Sensei étaient déjà là avant mon arrivée, de même pour Aritoshi Murashige Sensei. Il y avait aussi des instructeurs Japonais qui enseignaient quand je suis arrivé, dont Masamichi Noro.

Quand je suis arrivé, je pensais que je devais aller d’abord à Paris, car je pensais y trouver un dojo, mais il n’y en avait pas. Alors, je me suis établi à Marseille, dans la campagne alentour. J’ai commencé à introduire l’Aïkido aux endroits où on enseignait le Judo.

Je connaissais Nakazono Sensei, qui s’était établi là, et il m’a beaucoup faciliter les choses. Il m’a laissé enseigner dans son dojo après son départ pour Paris, par exemple. En ce temps là, il n’y avait pas plus de 60 étudiants dans mon dojo. Il y avait dans toute l’Europe entre 1000 et 2000 pratiquants.

Les Français connaissaient un peu le Budo Japonais car il y eut beaucoup de maîtres différents qui ont visité le pays. Les gens qui recherchaient un développement spirituel s’entraînaient au Judo, mais certains ont été déçus et se sont tournés vers l’Aïkido.

Est ce qu’André Nocquet Sensei enseignait en France en ce temps là ?

Oui, mais il faisant partie de la Fédération Française de Judo. Nakazono Sensei et moi même nous travaillions avec d’autres structures, l’ACFA et l’ACEA.

Maintenant vous insistez sur l’idée de misogi (purification) dans votre enseignement. Insistiez vous aussi là dessus quand vous commenciez à enseigner ?

Oui, mais maintenant j’enseigne le misogi avec une vision plus profonde, du moins, je le pense (sourires).

En ce temps là, l’Aïkido était perçu comme un art «soft », un art martial pour les femmes, les enfants, et les vieux. Ce n’était pas perçu comme un art de self défense, les gens ne pensaient pas pouvoir se défendre vraiment sans employer la force physique.

Quelques uns qui pratiquaient sérieusement le Judo étudiaient d’Aïkido avec le même état d’esprit. D’autres qui assistaient aux démonstrations trouvaient l’Aïkido différent et intéressant, et ils venaient aux dojos. Du moins, c’est ma perception de ce qui s’était passé au début.

Quand je suis arrivé en France, il y avait beaucoup de pratiquants en Judo. En 1961 (quand O-Sensei était allé à Hawaii), la majorité des instructeurs d’Aïkido Européens étaient en même temps instructeurs de Judo. Cela changea petit à petit, et l’Aïkido se pratiquait indépendamment du Judo. Mais il y avait un problème : En ce temps là, suivant les règlements sportifs Français, seuls les instructeurs agréés par la Fédération de Judo pouvaient enseigner les art martiaux comme le Karaté ou l’Aïkido. Il a fallu plusieurs années avant que le gouvernement comprenne que l’Aïkido n’était pas la même chose que le Judo.

Quand vous etes arrivé en France, qu’est ce que vous aimiez le plus ?

Au Japon, on limitait la spontanéité, même quand il n’y avait pas de règles strictes. En France, c’était très différent. Les gens se sentaient plus relax et libérés des conventions sociales. C’était comme à Tahiti en quelque sorte (sourires).

Vous êtes le Conseiller Technique National de la FFAB, et vous etes également conseiller technique de la FIA (Fédération Internationale d’Aïkido, établi par l’Aikikai Hombu Dojo). Pourtant, la FFAB n’est pas partie de la FIA, pouvez vous expliquer cela ?

Comme Yamada Sensei, je suis l’un des conseillers techniques de la FIA. Cependant en termes d’organisation, la FFAB ne fait plus partie de la FIA. Il y a eu des problèmes de réglementation lors d’une réunion officielle de la FIA, et nous avons décidé de nous retirer.

Où enseignez vous régulièrement ?

J’enseigne au Dojo Shumeikan, qui est géré par une association, l’Ecole Nationale d’Aïkido qui fait partie de la FFAB. J’enseigne à un groupe de 20 à 30 personnes dans ce dojo, qui est très près de chez moi. Quand j’enseigne à ce petit groupe, nous dînons et dormions au dojo, mais je suis souvent en déplacement en Europe et ailleurs.

Comment les débutants peuvent avoir l’occasion de s’entraîner avec vous ?

Il faudrait qu’ils me suivent dans mes déplacements. Pendant les stages, je pratique aussi avec eux, comme je l’ai fait ici au Brésil.

Dans la plupart des dojos d’Aïkido, on pratique le kihon waza, les techniques de base comme ikkyo et nikyo. Quelles sont les techniques qu’O-Sensei enseignait aux débutants ?

C’est important de clarifier la signification de « kihon ». Pour moi, les kihon (bases) comprennent posture, respiration, attitude. C’est sur ces choses que les débutants devraient se concentrer.

Les techniques de base varient d’un instructeur à l’autre, mais toute technique devrait s’apprendre en suivant les concepts de base, c’est mon point de vue.

C’est cela, les kihon sur les quels insistait O-Sensei. Il est nécessaire de comprendre qu’un être humain a un corps et un esprit et que corps et esprit doivent travailler ensemble.

A quel moment de leur entraînement les pratiquants pourraient commencer à développer leurs propres techniques ?

O-Sensei disait que la réponse variait d’une personne à l’autre. Certains ont besoin de plus de temps que d’autres, les gens devraient suivre leurs propres rythmes. Il y a des gens comme moi par exemple, qui ne peuvent pas encore comprendre entièrement les éléments de base après 40 ou 50 ans d’entraînement (sourires)

Maintenant que vous avez vu comment nous pratiquions au Brésil, quels sont vos conseils pour que nous progressions ?

Ecoutez attentivement les enseignements de Yamada Sensei et restez réceptifs à la découverte de nouveautés. L’attitude de « l’esprit du débutant » est ce que je préfère de l’Aïkido Brésilien.

Pensez vous que les femmes devraient pratiquer aussi vigoureusement que les hommes ?

Je pense que le plus important pour les femmes est de comprendre que le manque de force physique n’est pas vraiment une faiblesse. Cela peut devenir un avantage. Je ne suis pas fort physiquement, mais j’utilise mon agilité et ma perception pour surmonter les obstacles et travailler avec des gens costauds. C’est dans cette optique que les femmes devraient pratiquer.

Quel est d’après vous le plus important enseignement d’O-Sensei ?

O-Sensei disait lui même que la chose la plus importante c’est l’Amour. Que le but de d’Aïkido est l’harmonie parmi les hommes.

J’aimerai ainsi voir le monde entier pratiquer d’Aïkido, comme le souhaitait O-Sensei.

Par Wagner Bull aidé de Jane Ozeki

Traduit de l’anglais par Philippe Chau