L’enseignement actuel de l’Aikido, ne clarifie pas cette relation, où tantôt il ne faut pas heurter, mais « réussir » sa technique ; être relaxe, sans force, mais stable et puissant ; ne laisser aucune opportunité à Aite mais être en harmonie avec lui. Il faut trancher mais aimer, ne pas blesser mais être capable de tuer.

Cette somme d’ambiguïté ne fait que potentialiser l’incompréhension et donc le « conflictuel » durant l’enseignement et la technique. A un certain niveau, ces ambiguïtés finissent par se lever, mais combien parviennent à ce niveau ? Il est nécessaire, en tant qu’enseignant, de faire preuve de clarté mais surtout d’honnêteté et en particulier ne pas dire une chose et son contraire sous le couvert divin d’un Yin et Yang providentiel ou de je ne sais quelle image orientale, refuge de cette incompréhension précitée. Il est clair que l’Aikido n’est pas qu’un art de combat. Ses techniques dans leurs formes, dans leur mise en pratique et surtout dans leur finalité s’opposent à la résolution du conflit par le conflit.

Pour palier cette difficulté permanente dans l’enseignement, il serait intéressant de porter un regard d’étude, non sur la travail de Tori, maintes fois exploré et détaillé, mais sur la fonction d’Aite.

- 1 - Cette première fonction (et non pas rôle) est de générer le conflit. C’est la condition essentielle permettant à Tori de s’exercer à l’Aikido. Il lui faut en effet recevoir une véritable attaque ou Atémi que ce soit sous forme de frappe ou de saisie. C’est à partir de ce conflit que Tori va construire et travailler ses techniques. Le but étant de résoudre cette situation de façon non conflictuelle, c’est à dire doucement au long de ses années d’étude de s’acheminer vers la finalité de sa pratique : l’harmonisation. Nous voyons immédiatement l’importance de l’attaque d’Aite qui a elle seule et suivant sa réalité rend fécond ou stérile le travail de Tori. En effet, un mouvement d’Aikido n’a aucune raison d’être, ni d’efficacité éducative, si l’attaque n’est pas sincère. Feindre l’attaque pour inhiber Tori, ou déformer son attaque et ses appuis pour contrer Tori dans une technique connue à l’avance, est un travail qui n’est pas en rapport avec l’Aikido.

Il faut à ce niveau distinguer trois types de génération de conflit : Les frappes, les coupes et les saisies.

  • Les frappes ou les coupes : sont destinées à atteindre l’axe central de Tori et de le détruire. C’est le conflit violent maximum proche du combat réel.
  • Les saisies : elles sont principalement destinées à déstabiliser le centre de Tori. Lever l’ambiguïté des saisies consiste à considérer frappes, coupes et saisies comme des Atémis générateurs du conflit nécessaire à l’étude. La saisie dans cette définition élargie ne consiste donc pas à immobiliser la main, le coude ou l’épaule de Tori, mais bien en l’envoi d’énergie pour déstabiliser le centre de Tori.

Si Frappes et coupes sont directement issues du combat (Jutsu), la saisie est particulière à l’Aikido.

Il y a donc deux façons de travailler sur les saisies :

  • Travailler à maintenir son centre statiquement face à cette tentative d’Aite de déstabilisation. (Travail Ko-taï).
  • Travailler par Irimi et Tenkan à s’harmoniser dynamiquement à cette tentative. (Travail Ju-taï).

Trois conséquences suivent cette interprétation :

  • Le travail Ko-taï n’a donc rien à voir avec un travail d’efficacité. L’objectif de cet exercice est le maintien puissant du centre dans le conflit. (Unification Esprit-Corps). Il sert d’ailleurs de test à cette union. Le pratiquant est dans ce style de travail obligé d’affiner ses axes d’entrée et d’exécution de ses techniques. Ko-taï s’apparente dans ses objectifs au travail des armes.
  • Le travail Ju-Taï ne peut s’effectuer que « centre maintenu ». Il suppose donc la capacité du pratiquant à évoluer en Ko-taï.
  • Les frappes et coupes ne peuvent entrer dans le cadre d’un travail Ko-taï. Si on peut tester une saisie, il est dérisoire de stopper un Yokomen Uchi ou encore un Tsuki. L’entraînement sur les frappes et les coupes ne peut donc être que Ju-taï ou eki-taï ou Ki-taï.

L’originalité de ces saisies doit nous interpeller. Elle consiste en une génération de conflit beaucoup plus proche de ce que l’on rencontre physiquement et psychologiquement dans notre vie quotidienne actuelle que les frappes et les coupes.

Ces saisies si déroutantes pour le pratiquant venant à la martialité, sont pourtant le lien pédagogique primordial entre la pratique de l’Aikido et la pratique de la vie quotidienne.

- 2 - La deuxième fonction d’Aite est de construire avec Tori la technique. Il ne s’agit pas là de construction complice, mais de véritables échanges martiaux. En d’autres termes, Aite ne doit jamais se trouver dans une situation désobligeante. Le but de Tori n’est pas de vaincre (détruire le centre) ni de maîtriser (prendre le centre) mais bien de fonctionner avec Aite (créer un nouveau centre).

« Fonctionner avec » cela veut dire que l’un et l’autre, en respectant les lois martiales, doivent construire ensemble un système respectueux de l’intégrité de chacun et favorisant la compréhension et la sensation mutuelle de l’harmonie : l’ultime but.

- 3 – Il en découle la troisième phase, celle de la finalisation. Suivant la forme d’exécution de la technique, Aite sera soit vaincu : (centre perdu), sera maîtrisé : (prise du centre), ou sera énergétiquement intact : (maintient de son centre). Une technique ou seul Tori maintient son centre n’est pas une technique d’Aikido, mais une technique de combat. Ceci est absolument flagrant et démontré dans les Aikitaiso : Sotai Dosa.

Aite roule chute ou descend au sol non par soumission, mais tout simplement parce que la cinétique du mouvement lui impose ce geste, seul moyen de maintenir son centre face à la situation. Il n’y a alors ni vaincu, ni vainqueur mais deux personnes qui oeuvrent ensemble pour progresser dans l’optique d’une finalité commune. La chute, la roulade, la descente au sol est un acte volontaire de Aite.

Un seul mouvement échappe à cette règle d’or : Koshi-Nage. Il ne semble donc pas être en accord avec l’exercice de l’Aikido comme nous l’avons défini. Il n’est d’ailleurs jamais pratiqué dans l’enseignement de M Tohei, enseigné chez M Tamura, et particulièrement présent dans l’enseignement de M Saito.

Que chacun trouve sa voie !

La pédagogie doit être source de progression et de clarification. Un manque de compréhension de l’Art enseigné se traduit par un enseignement flou, générateur de discorde, d’incompréhension, par une progression saccadée ou par une désaffection importante des pratiquants.